
Toujours, toujours, toujours la même rengaine. Je regarde autour de moi attentivement, j'observe même. Les vagues clapotent contre la terre. Je m'arrête. Je m'arrête souvent au bord du lac. Alors, pris d'une émotion indicible, je cherche la parcelle de paradis où me reposer. Je fixe, pire j'existe, à travers l'étendue d'eau qui vit dans mon regard. Je ne comprends pas ce qui me fascine tant dans ce paysage. Je m'assieds.
Je jette un oeil sur les vagues qui s'écrasent sur les rochers de la rive. Il y a du blanc, du vert, du bleu et de la transparence. Je transperce l'intouchable éclat de l'eau qui vole. Ce moment où, dans les airs, à ras le rocher, l'eau éclate en s'évaporant et s'envole. Elle prend son envol comme certains bonheurs de la vie.
Cette image, ce sentiment ressemblent au vide de la transparence. Elle décolle de la surface pour léviter. Elle est comme une bulle, enfermée mais libre dans son fracas. Pendant quelques chants, quelques secondes volées au temps, elle nous isole. C'est dans les agressions des vents violents que se retrouvent celles du quotidien. Ce souffle vient agresser la fragilité du cocon de la bulle. Il vient la bousculer.
Dans ce souffle il y a des mots et des phrases blessant le coeur. Mais aussi la froideur d'amours brisés qui casse la chaleur de l'abri fragile, transparent. Encore les regards qui n'osent plus nous regarder, les yeux de proches qui nous effacent. L'ignorance des amis perce le fin cocon comme une lame froide. Les sentiments virevoltent dans le vide, à l'intérieur. Alors que la bulle subit la loi du fer, elle éclate presque. Elle s'étouffe un peu, passionnément, puis respire à nouveau. Elle a été percée par des paroles, par des faits, par des gestes. Elle a été blessé, abimée, négligée mais grandie.
Elle a cette membrane. Cette membrane régénératrice qui la rend pour ainsi dire invincible dans son invisibilité. C'est au fil des réflexion qu'elle se régénère. À force de subir les attaques elle se fragilise, elle se sensibilise mais jamais rompt.
Alors que les agressions sentimentales semblent déjà avoir esquinté la bulle de leurs souffrances, les agressions professionnelles commencent. Quelques signes de stress lointain se perdent contre la jetée, malgré la quiétude, abandonnée aux vagues éternelles, aux remous d'éternité. Elles viennent, même dans ce lieu serein, porter un coup lourd à la bulle. Elle est atteinte. Elle subit une fois encore. Elle perd de sa sensible solidité. Elle est vaincue car une tempête d'ondes foncées s'installe puis éclate à l'intérieur. Elle est perdue. Elle est vaincue par la vie.
Au contraire, une fois encore, au lieu de subir la défaite face aux déferlantes incisives des vents violents, elle devient plus forte. Car elle abrite un noyau. Cet esprit imagine. L'arme de l'imaginaire, des pensées, des songes, peut arrêter n'importe quelle vague. Alors le noyau, l'esprit, oublie. Il oublie l'essentiel sans perdre l'essence.
C'est là où des dangers psychologiques, psychobulliques, menacent l'essence même de la bulle. Il faut alors trouver un équilibre pour esquiver.
Partir quand la vie en dépend. Se laisser bercer par des vagues d'images. Naviguer sur les eaux des rêves. Voler vers les étoiles, même contourner la lune, puis connaître le jour de son atterrissage. Naviguer tel un conquistador à la recherche de nouveaux continents, déterminé mais conscient de son ancrage quelque part. Aller, le temps d'un couinement animal, entre les rochers et le ciel, là où tout s'évapore. Là où la moisissure de la mousse vit sans déranger. Là où s'évade les prisonniers de notre temps.
Revenir après. Au bord de l'eau, là où l'histoire de la vie s'écrit dans le paysage. C'est là que je comprends pourquoi je regarde toujours le lac!